Carnet

Décès de Lucien Séguy
25 avril 2020
Lucien SEGUY, Ingénieur Toulouse (1963)

 Nous avons le regret de vous faire part du décès de Lucien Séguy (T63). 

Cet ingénieur agronome qui a fait de l'agriculture de conservation des sols son combat laisse la communauté endeuillée.

 

Voici plusieurs hommages qui lui ont été rendus par la communauté agro :

 

   "Lucien Séguy, dans les mots d’Erik Orsenna, c’était le moine-soldat. Infatigable soldat en mission de sauvetage d’une agriculture mondiale menacée de disparition, de disparition des sols par péché de démesure et d’arrogance aveugle. Moine jamais en repos, toujours soucieux de soustraire les sols à l'érosion dévastatrice et de les conserver en bon état, de verdir les campagnes et clarifier les eaux, de remplir les greniers et 'dignifier' les agriculteurs. Le moine concepteur du système de semis direct sous couvert, où les sols sont vivifiés par d’épaisses litières protectrices en surface et d’abondantes racines structurantes en profondeur, issues d’une diversité de cultures marchandes et de services, système adopté par la FAO et le monde sous la dénomination ACS, agriculture de conservation des sols (et du carbone !), agriculture in fine climato-intelligente ! Moine éminemment communicatif et sociable, rien d’un ermite !

   Lucien Séguy, une force de la nature, personnage hors du commun, ayant marqué indélébilement tous ceux qui l’ont fréquenté, ou même vu une seule fois en jours de champs ou conférence. On pourrait essayer de revoir son œuvre, façon tableau impressionniste en épelant les lettres de son nom. Mais son nom, si on fouille, était à lui seul prémonitoire : Lucien, du latin lux, lumière, lion étant le signe astrologique associé à ce prénom : énergie et puissance pour éclairer l’avenir de l’agriculture ; le nom de Séguy pourrait être d'origine germanique, alliant dans ce cas victoire et ami : cela lui convient à merveille, car il fut à la fois convaincant et très amical : sourires radieux, bonnes plaisanteries et rires communicatifs !

   Pour le lecteur pressé : c’est à partir du vaste Brésil, sa seconde patrie, que le phare Lucien a rayonné dans le monde puis en France, en duo avec son inséparable collègue et ami Serge Bouzinac (T73), éternel camarade de fatigues et de joies. C’est de là que, forts de l’expérience des agriculteurs pionniers du semis direct sur résidus de culture dans le Parana, particulièrement leurs amis Nono Pereira (†2015), Franke Dijkstra et Herbert Bartz, ils ont victorieusement affronté les monocultures de soja du Cerrado, menacées de ruine, en introduisant des plantes de couverture en avant culture, et des céréales en safrinha. Les multitudinaires jours de champ à Lucas de Rio Verde des années 1990 resteront dans les mémoires, dont le succès peut tenir en une formule entendue d’un agroconsultant de Sinop (Mato Grosso : « as plantas bomba que alavancaram a nossa agricultura ». (Les plantes-pompes qui relevèrent notre agriculture). C’est là que lors d’un séminaire organisé par l’Embrapa, le concept de système de semis direct avec ses trois piliers universellement connus, fut adopté par la communauté des partenaires.  Les filières riz et coton, les universités et l’enseignement ne sont pas en reste : bilans de carbone (Ponta Grossa, Parana) et intégration agriculture élevage (Viçosa, Minas Gerais). En 2010, Lucien y fut distingué par deux belles médailles archi-méritées : docteur honoris causa de l’Université de Ponta Grossa, elle-même distinguée pour ses meilleurs cours sur l’ACS, et citoyen d’honneur de l’état du Mato-Grosso.

   Lucien a aussi rayonné à travers le vaste monde, où il a formé à la recherche et au développement maints chercheurs et agronomes au Cirad et dans les institutions partenaires. Retraité, il a partagé son temps entre le Brésil et les latitudes tempérées, voire sub-boréales (Québec, Canada) où face au dérèglement climatique, l’agriculture a plus que jamais besoin de conserver des sols en bon état pour gagner en résilience. Son influence peut se mesurer à la diversité des semoirs de semis direct de haute technologie désormais produits en Europe, à partir des premiers SEMEATO importés du Brésil sous l’égide de Lucien. Si le mot « rolofaca » est désormais passé dans le langage commun en ACS, Lucien n’y est certainement pas pour rien. Prophète plus tardif en son pays, son message tenait dernièrement en trois mots, qu’il a su rendre hyper-convaincants : BIOmasse, bioMASSE et BIOMASSE.

   Jamais en repos, toujours des idées d'avance, toujours soucieux de les mettre en musique, mais clinicien insatisfait par les symphonies inachevées, par insuffisance de diversité et de biomasse dans les orchestrations adaptées. Car il voyait qu’on peut faire plus et mieux. Espérons qu'il trouvera à présent le repos dans les terres du Périgord blanc qui le virent découvrir dans sa jeunesse la splendeur et l'harmonie des noces entre la nature et l'agriculture, la noblesse et la rudesse des travaux des champs, l’apprentissage et la grandeur des arts et métiers des agriculteurs."

José Martin (T78), agronome chercheur au CIRAD

 

   "Le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation souhaite rendre hommage, aux côtés du Centre International de recherche agronomique pour le développement, à Lucien Séguy qui a consacré son exceptionnelle carrière à la recherche et au développement des agricultures tropicales." Lire la suite

 

   "Au Brésil, sur la paille et sous le médaillon de l'humble minhoca (Lumbricus terrestris), en représentation de l'immense armée de l'ombre des vers de terre réunis - c'est une immense fédération qui s'est unie pour cet hommage tant mérité, car a posteriori il apparaît que de facto il a fait le lien dans la durée entre les pionniers et les équipes ayant œuvré et travaillant encore pour renforcer l'alliance entre vers de terre et producteurs, pour une agriculture et un élevage plus propres, plus  résilients et plus productifs sur la durée !" José Martin (T78)

In Memoriam - A jornada de um visionário


 

 

 

   "Un magnifique hommage à un agronome d’exception qui avait un sens de l’observation et une intelligence de situation. Il a été l’un des fondateurs du concept de semis direct sous couverture végétale permanente et a su trouver dans un progrès réfléchi des solutions pour aider les producteurs. Il peut encore guider bon nombre de générations d’agronomes pour peu que ceux-ci veuillent bien enfiler les bottes, car tout ne peut se décréter dans un bureau et uniquement sur la base de modélisation."

Bernard Ambolet (R73), Membre de l'Académie de l'Agriculture

 

   "Lucien Séguy, je l’ai entendu une fois à Ondes près de Toulouse alors qu’il intervenait à INNOV-AGRI. Il disait de semer du sorgho fourrager afin de faire 10t de MS/ha.

Regard admiratif de la lombri-mascotte brésilienne (invitée par José Martin T78)
sur le retour en force des vers de terre
dans les champs d’Alain Duphil

   Mon meilleur hommage, c’est d’avoir semé l’été dernier du sorgho sur 52 ha après la moisson 2019 du blé. Et j’en ai récolté le fruit ce printemps 2020 en semant mon maïs avec succès sur une terre mulchée à la paille de blé et de sorgho, terre qui n’avait pas été remuée depuis novembre 2018. J’ai pensé souvent à Lucien Séguy lors du semis ou à mesure que ce sorgho poussait.

   C’est aussi un honneur pour moi, d’être mis en lien avec Jean-Pierre Sarthou (T85) ou Bernard Ambolet (R73) : moi qui ai planté plus de 2 km de haies en y laissant la « saleté », (herbes folles, orties…) y prospérer comme j’avais une fois entendu Jean-Pierre Sarthou le conseiller."

Alain Duphil (T78), céréalier à Cintegabelle depuis 1988, auparavant maraîcher bio sur Toulouse et Cintegabelle depuis 1981. 

 

   "Lucien et Jacqueline Séguy : nous nous connaissons de longue date, depuis le Cameroun où ils étaient en poste en 1973 et où j’allais en mission pour l’IRAM. Lucien est un agronome d’exception, de ceux qui marquent leur génération. Erik Orsenna, dans son livre « voyage aux pays du coton », le décrit comme un « moine soldat », qualificatif très approprié. Lors de mon séjour brésilien, j’ai passé de très nombreuses soirées chez eux, où j’ai toujours apprécié l’extrême gentillesse de Jacqueline. Nos chemins ne se croisent plus que rarement : ils ont pris leur retraite au fin fond de la Dordogne, vers le Causse : s’y rendre de chez moi ne s’improvise pas. Mais le cœur y est quand même.."

   "Dans ce contexte, le « zéro labour » dans le cadre du semis direct sur plantes de couverture mis au point par Lucien Séguy représentait une véritable révolution agronomique : on confiait aux racines des plantes, aux insectes et vers de terre, ainsi qu’aux microorganismes du sol le soin d’en assurer la porosité ainsi que celui de favoriser la mise à disposition d’une partie des nutriments nécessaires aux cultures ; la couverture permanente du sol assurait sa protection contre l’impact des pluies, les excès thermiques et limitait l’évaporation : un des dogmes les plus solides de la révolution verte était remis en cause, une des images les mieux ancrées, celle du laboureur, disparaissait du paysage mental et physique. L’agroécologie s’avérait ainsi une alternative très crédible dans les domaines évoqués ci-dessus. Bravo Lucien et son compagnon d’armes Serge Bouzinac, qui l’accompagne dans ses travaux depuis 1970 environ."


   "Le semis direct sous couverture n’est donc pas une option limitée aux savanes tropicales humides ; Lucien Séguy a consacré un temps considérable à sa mise en œuvre dans d’autres contextes, d’autres climats, d’autres systèmes de cultures. Nous y voyons toutefois deux limites :
(1) Dans le subaride africain, en raison de la longueur de la saison sèche et de la vaine pâture : c’est pour cette raison qu’au Burkina nous avons privilégié le travail minimum du sol (voir la première partie) ;
(2) Le recours au glyphosate pour le contrôle des repousses des plantes de couvertures et les éventuelles adventices. On sait depuis plusieurs années que les produits de sa décomposition dans le sol sont cancérigènes. Il faut donc trouver des alternatives à cette molécule miracle."

René Billaz (P51). Faire du Sahel un pays de Cocagne: Le défi agro-écologique. (2016) Editions L'Harmattan. Édition du Kindle.

 

   "« Mon maître, mon juge, mon centre d’inspiration principal, c’est la Nature, sous sa complexité la plus grande. Vous avez une question à poser, posez-la à la Nature et elle vous répondra ; il faut simplement faire quelques manip' pour qu’elle vous réponde et le faire de manière scientifique pour comprendre pourquoi cette réponse, ce qu’elle veut dire exactement ». Ainsi s’exprimait Lucien Séguy en ouverture de son cours-conférence de deux jours donné aux étudiants de la spécialisation AGREST en 2016, à l’ENSAT. Je ne connaissais pas Lucien depuis longtemps mais déjà son discours franc, imagé mais clair, suintant dans chaque phrase son immense expérience de terrain doublée de bon sens, de pragmatisme et de réalisme, me fascinait. J’ai eu la chance de le rencontrer plusieurs fois par la suite, d’échanger beaucoup avec lui après nos escapades respectives dans les champs du Sud-Ouest et d’ailleurs en France, comme des tropiques latino-américains ou asiatiques, et c’était non seulement un plaisir mais une occasion unique pour moi de parfaire mes connaissances et de me faire expliquer ce que j’avais entendu et observé. Revoyant aujourd’hui la vidéo (condensée) de son intervention à l’Agro Toulouse (merci Grégory Dechamp-Guillaume, merci Christophe de Heaulme !), ayant moi-même affiné mes connaissances théoriques et pratiques sur l’agriculture de conservation des sols, je mesure mieux à présent la pertinence de ses intuitions initiales qui quelque part, me rassurent et m’expliquent bien des choses… Je mesure aussi la puissance de l’expérience du terrain et cela me conforte aussi, mais surtout lorsqu’elle est vécue sous les tropiques, où, comme le disait Lucien et me l’avait déjà démontré son disciple Olivier Husson, tout est exacerbé et tout va beaucoup plus vite qu’ici, ce qui aide à comprendre.
   Je ne suis pas le mieux placé pour retracer le parcours professionnel exceptionnel de Lucien Séguy, mais une chose est sûre : cet agronome hors pair, qui a su conjuguer sous toutes les latitudes ou presque, savoir scientifique et observations empiriques, était un humaniste et un idéaliste, presque un alchimiste. Que tous les AgroToulousains qui marchent et marcheront dans ses pas, s’inspirent de son œuvre, pour l’avènement d’un pacte salutaire et fécond entre la Nature et l’Homme, dont les générations futures ont, dès maintenant, urgemment besoin."

Jean-Pierre Sarthou (T85), Professeur d'Agronomie & Agroécologie à l'INP-ENSAT

 

Diu vivant, quin òmi aqueste Lucien !
    Petit miracle, Bob Alquier, agriculteur à temps partiel à Saint-Germier en Lauragais a contre toute attente répondu depuis Madagascar : un petit miracle suscité par Lucien, d’après Régis Peltier, agroforestier au Cirad (Engref 77) :
   "L'agriculture de Conservation des Sols j'y suis en plein dedans et la transition en AB est ++ difficile. Je connais Lucien Séguy à travers ses conférences et les vibrations qu'il transmet...
J'ai bien aimé ce qu'en dit notre ami José en musique  dans sa magnifique apologie.
Merci Régis de nous avoir mis en copie…" Bob Alquier
   Lucien, jamais en repos, toujours des idées d'avance, toujours soucieux de les mettre en musique pour verdir les campagnes et clarifier les eaux, remplir les greniers et 'dignifier' les agriculteurs, sous les tropiques et nos latitudes... Son crédo d'agropédologue était celui d'un agrobotaniste : de la phytomasse, en abondance et diversité ! Magicien du verbe en théâtre d'agriculture, avec lui on pouvait « croire pour voir, et non voir pour croire », selon la formule d'Ademir Calegari, un des confrères brésiliens pionniers en matière de sélection de plantes de couverture et admirateur de l’œuvre internationale de Lucien…Ne fut-il pas l'inspirateur, le levain de la révolution doublement verte, puis de l'agriculture écologiquement intensive magistralement développée par Michel Griffon (G68, Cirad) ?
   Puisse-t-il à présent retrouver la paix des champs réconciliés avec la nature...
Miladiu ! Une comète s'est éteinte, mais sa traine ne s'effacera pas de sitôt.

Bob Alquier, relayé par Régis Peltier (N76,ENGREF77), José Martin (T78) et Jean-Pierre Sarthou (T85) pour le béarnais

Version Imprimable

 

Plusieurs vidéos de ses interventions :

 

Voici un séminaire qu'il avait fait à l'ENSAT en 2016:


 

Diffusé par Ver de Terre Production sous licence Creative Commons (Attribution CC0). https://creativecommons.fr/cc0-et-mdp/

 

 

 

Merci aussi aux vidéos mises en ligne par l'association française d'AgroForesterie

  

 

  

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